31 mars 1146 : Bernard de Clairvaux appelle la chrétienté à la seconde croisade

Sur la colline de Vézelay, un saint abbé galvanisa toute la chrétienté pour défendre Jérusalem et le tombeau du Christ.
bernard de clairvaux

Le 31 mars 1146, en plein cœur du Moyen Âge, une foule immense s’amasse au sommet de la colline de Vézelay, attirée par un événement exceptionnel. Là, sur une estrade dressée devant la basilique, un moine, du nom de Bernard de Clairvaux (1090-1153), va prêcher avec une ferveur inégalée l’appel à la croisade lancé par le pape Eugène III. Face aux menaces pesant sur le royaume de Jérusalem, Bernard galvanise les fidèles et exhorte les rois, les chevaliers et les simples paysans à prendre la croix pour défendre la Terre sainte. Cet appel marque ainsi le début de la deuxième croisade, une expéditions d'envergure aux conséquences imprévisibles.

Une chrétienté en crise

Au XIIe siècle, la Terre sainte est au cœur des préoccupations de la chrétienté occidentale. Depuis la première croisade (1095-1099), qui avait permis la prise de Jérusalem, les croisés ont établi plusieurs États latins en Orient : le royaume de Jérusalem, la principauté d’Antioche, le comté de Tripoli et le comté d’Édesse. Cependant, ces contrées fragiles restent sous la menace constante des forces musulmanes, prêtes à prendre leur revanche sur les chrétiens

Ainsi, en 1144, un événement retentissant bouleverse l’Europe chrétienne : Édesse vient de tomber entre les mains de l’atabeg turc Zengi. Cette perte provoque alors une onde de choc en Occident, où l’on craint que l’ensemble de la Terre sainte ne retombe à son tour sous le joug musulman. Face à ce possible péril, le pape Eugène III décide d’appeler à une nouvelle croisade. Il confie alors à Bernard de Clairvaux, abbé charismatique et influent conseiller des rois, la grande mission de mobiliser l’ensemble de la chrétienté pour défendre le tombeau du Christ.

L’appel de Vézelay

Le 31 mars 1146, jour de Pâques, Bernard de Clairvaux s’adresse ainsi au peuple chrétien rassemblé à Vézelay. Son discours, empreint de gravité et de spiritualité, rappelle aux fidèles l’urgence de défendre les lieux saints, considérés comme l’héritage du Christ. Bernard appelle aussi les chrétiens à transcender leurs querelles terrestres pour embrasser cette mission divine et combattre les infidèles. Mais Bernard ne se contente pas seulement de mots inspirés, il s’appuie également sur un puissant levier spirituel : l’indulgence plénière. Cette dernière, accordée par le pape Eugène III à tous ceux qui prendront la croix, promet le pardon total des péchés et résonne avec force dans une société profondément marquée par la peur du Jugement dernier. L’offre de rémission devient ainsi un moteur d’engagement irrésistible : partir en croisade, c’est non seulement défendre la foi chrétienne, mais aussi garantir son salut éternel.

Selon les chroniqueurs, Bernard distribue de nombreuses croix de tissu aux volontaires, mais leur nombre dépasse toutes les attentes. En effet, cet appel séduit des milliers de chrétiens, des humbles paysans aux puissants seigneurs. Parmi eux, Louis VII de France et son épouse Aliénor d’Aquitaine, ainsi que l’empereur Conrad III du Saint Empire romain germanique, répondent à l’appel.

Bernard, sauveur des Juifs

Malheureusement, l’organisation d’une expédition d’une telle ampleur demande un peu de temps et nécessite des fonds considérables. Certains prêcheurs zélés, comme un moine cistercien nommé Rodolphe, lancent ainsi des appels à purifier le peuple chrétien en s’en prenant aux communautés juives d’Europe et en s'accaparant leurs biens. Face à ces odieuses dérives, Bernard de Clairvaux intervient fermement pour protéger les Juifs. Il prend publiquement la défense des fils d’Israël et proclame, selon l’historien Yves Sassier : « Ni les anges ni les apôtres n'approuvent le meurtre des Juifs. L'Église prie au contraire pour leur conversion et elle est assurée », « Ne touchez pas aux Juifs, ils sont la chair et les os du Seigneur ». La communauté juive, reconnaissante, lui rend hommage. L’historien israélien Joshua Prawer rapporte ainsi cette déclaration attribuée aux Juifs de l’époque : « Dieu envoya […] un digne prêtre, grand et maître de tous les prêtres du nom de Bernard, abbé de Clairvaux. Il leur parla en ces termes : "[…] celui qui touche à un juif pour le tuer, c'est comme s'il touchait à Jésus lui-même. Et mon disciple Rodolphe, qui a dit de les exterminer, n'a pas parlé justement, car il est écrit à leur propos dans les Psaumes : Ne le tue pas, de peur que mon peuple ne l'oublie…" Et sans la miséricorde de cet abbé, il ne serait pas resté d'Israël un seul survivant. »

Échec et conséquences

Une fois lancée, la seconde croisade prend rapidement la direction de l'Orient. Pourtant, malgré l’enthousiasme initial, elle finit par s’enliser et tourne à l’échec. Les armées chrétiennes subissent ainsi plusieurs revers, dont une défaite cuisante devant Damas en 1148, qui obligent les chrétiens vaincus et épuisés à rebrousser chemin.

De retour en Europe, les croisés accusent alors Bernard de Clairvaux d'être responsable en partie de cette catastrophe en ayant trompé les croyants sur leur chance de victoire. Le saint abbé accepte humblement la critique et, peu avant sa mort en 1153, se confie au pape Eugène III : « S’il faut qu’on murmure, j’aime mieux que ce soit contre moi que contre Dieu. » Il faudra alors attendre 1189 et la troisième croisade pour que la chrétienté, galvanisée par la perte de Jérusalem face à Saladin, tente à nouveau de reconquérir la Terre sainte. Bernard de Clairvaux sera canonisé en 1174.

Tiasma.elche, CC BY-SA 3.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0>, via Wikimedia Commons

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Eric de Mascureau
Chroniqueur à BV, licence d'histoire-patrimoine, master d'histoire de l'art

Vos commentaires

16 commentaires

  1. Merci pour votre article. L’Histoire devrait toujours nous pousser à nous remettre en question.
    C’est tout à l’honneur de Bernard de Clairvaux de s’être opposé aux massacres de Juifs
    Dommage simplement qu’il n’ait pas eu autant d’empathie pour toutes les créatures voulues et permises par notre Créateur.
    Si les Croisés avaient eu autant de retenue envers les Arabes, que celle que Saladin témoigna aux habitants de Jérusalem lorsqu’il reprit la ville sainte, nous les chrétiens n’aurions pas semé autant de haine dans leur coeur.
    Les récent bombardements au Moyen Orient n’arrangent bien entendu pas les choses.
    Nous savons tous que la haine est toujours mauvaise conseillère.
    Ce sont nos propres enfants, les enfants de France, qui payent les conséquences de nos erreurs aujourd’hui.

    • A vous lire madame, les bras m’en tombent. Je me souviens du leitmotiv des étudiants communistes de ma Fac, « Informes-toi camarade ». Depuis on sait (presque) tout de ce qu’ils voulaient cacher mais leur conseil peut toujours servir.

  2. Bonjour à tous, St Bernard a été un des plus Saint de Bourgogne, et de la France de l’époque, écouté des rois et des Papes, il est né à Fontaine lès Dijon, sa maison natale domine toujours Dijon, et le 5 et 6 juillet il ya le festival Saint Bernard avec une vite thêatalisée, du site de la maison, avec l’histoire des lieux et de la vie de ce Saint magnifique. Pour ceux qui veulent mieux le connaître, nous vous attendons et seront heureux de vous recevoir. Je suis bénévole du festival. A bientôt.

  3. Ce que l’on ne dit pas assez c’est que les Croisades que « certains » nous reprochent encore (*) n’ont été décidées que parce que le modus vivendi (précaire et peu favorable aux Chrétiens en pèlerinage) a été supprimé après l’arrivée des Turks en Terre sainte. (*) Aujourd’hui on nous taxe d’islamophobie…

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