Gérard Lauzier, le père spirituel de Philippe Muray

Voilà des décennies que l’on attendait ça. Quoi donc ? La réédition des premiers films de Gérard Lauzier, auteur de bandes dessinées passé des petites cases au grand écran, pardi ! D’où la ressortie tardive de Je vais craquer, sorti en 1980 et quasiment invisible, depuis.
Il s’agit là de la première adaptation d’une de ses œuvres, La Course du rat, jadis publiée dans l’hebdomadaire Pilote. Soit l’histoire d’un jeune cadre plus très dynamique, Christian Clavier, qui se laisse griser par le monde du show-biz, allant jusqu’à y perdre sa charmante épouse, Nathalie Baye dans l’un de ses premiers rôles. Tour de force : son humour noirâtre ne perd rien de sa férocité, une fois transposée au cinéma. Déjà, à l’époque, le film fait grincer des dents la bourgeoisie intellectuelle, Télérama en tête, tel qu’il se doit. Il est vrai que la prestation jubilatoire d’une Anémone qui allait bientôt exploser dans Le Père Noël est une ordure, en féministe à la fois dépressive, moche et nymphomane, n’y est pas pour rien.
René Goscinny, un de ses fans…
Quelques années plus tôt, dans l’équipe de Pilote, alors en voie de gauchisation, Gérard Lauzier avait au moins un allié sûr en la personne de René Goscinny, le père d’Astérix : « Gérard Lauzier se fait haïr et admirer. Je tremble à l’idée de tous ceux qui vont me haïr quand ils sauront à quel point je l’admire. […] Au milieu de tous ces archanges qui nous entourent et qui pensent bien, il pense mal. C’est d’ailleurs le détail qui fait de lui, profondément, glandulairement, un humoriste. » Envoyé, c’est pesé.
Au fait, qui était Gérard Lauzier ? Né le 30 novembre 1932 et disparu le 6 décembre 2008, il est issu d’une famille conservatrice d’un côté et communiste de l’autre. À huit ans, il se retrouve à Vichy, sa mère officiant comme secrétaire de l’amiral Darlan, une des figures de proue du maréchalisme. Notre homme tente ensuite d’intégrer les Beaux-Arts, mais comme il oublie de s’inscrire, il n’a d’autre choix que de persuader le concierge de l’école, moyennant une cartouche de cigarettes, de le conduire dans le bureau du directeur. Là, il se juche sur son balcon et menace de se jeter dans le vide si l’inscription lui est refusée. Le pire est que le stratagème fonctionne.
Son ami Guy Marchand, rencontré en Algérie…
Gérard Lauzier n’y fera pourtant pas de vieux os, préférant s’en aller à Rio de Janeiro, alors qu’il ne parle pas un seul mot de portugais, pour travailler comme dessinateur dans la presse locale. Il s’y plaît si bien qu’il oublie ses obligations militaires. Ce qui lui vaut d’être rapatrié en France, manu militari. C’est la guerre d’Algérie. Après un séjour en prison militaire, il choisit d’intégrer une école d’officiers et de se faire affecter dans un régiment où il fait la connaissance d’un certain Guy Marchand se rêvant déjà crooner avant de devenir l’acteur qu’on sait.
De cette période de sa vie, Gérard Lauzier dira plus tard : « Je n’ai pas aimé la guerre. Mais j’ai aimé l’Algérie, ainsi que la fraternité militaire. » Le reste appartient à l’histoire du neuvième art. Car malgré sa réputation sulfureuse de réactionnaire patenté, l’époque, même post-soixante-huitarde, est encore assez libre, comparé à celle d’aujourd’hui et son « rire de résistance », pour paraphraser Jean-Michel Ribes. Bref, même ses adversaires politiques ne lui disputent pas la place qu’il a acquise, à sa manière, dans la critique sociale.
Et là, le jeu de massacre commence. Ses Tranches de vie (cinq albums au compteur) font fureur, on déteste ou ça fait horreur, tout dépend des cibles ; car il y en a pour tout le monde, des cadres pompidolo-giscardiens aux gauchistes mondains, des chaisières coincées aux pasionarias faussement libérées. Dans la foulée, il tape à la fois sur les folies immobilières de l’époque, clapiers à vocation moderniste, tout en n’épargnant pas les gosses de riches s’en allant jouer aux paysans dans le Larzac.
Est-ce la raison pour laquelle ses premières œuvres cinématographiques demeurent aujourd’hui boudées alors que d’autres de ses réalisations, politiquement plus consensuelles, dont Mon père, ce héros (1991) ou Le Plus Beau Métier du monde (1996) sont toujours disponibles ? Peut-être. Car après ce Je vais craquer, c’est le feu d’artifice : T’empêches tout le monde de dormir (1982), d’après sa pièce, Le Garçon d’appartement, P’tit con (1984), inspiré de sa bande dessinée, Souvenirs d’un jeune homme et La Tête dans le sac la même année, adapté d’une bande dessinée éponyme ; avec, dans ces deux derniers et en tête d’affiche, Guy Marchand, son vieux copain de régiment. Notons que ces trois films sont par ses soins réalisés. Et, sans prétendre détrôner Orson Welles, il convient de remarquer qu’ils ne sont pas plus mal fichus, voire plutôt mieux, que le reste de la production cinématographique d’alors.
Et là, toujours le même humour corrosif, tapant de plus en plus fort, au fur et à mesure que la société devient de plus en plus inepte. Si Philippe Muray a un père spirituel de papier, c’est bel et bien Gérard Lauzier.

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3 commentaires
Bel hommage et ô combien mérité, à un merveilleux observateur de la société.
Merci de rappeler celui qui a enchanté mon enfance (avec les Gotlib, Reiser, Wolinski et Cabu)
Oui c’était formidable.Très bonne analyse.