Le roman inédit de l’été : Derrière le mur (10)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.
Jean ne dit rien pendant quelques minutes ; il comprenait l’égarement de son jeune interlocuteur. Il décida d’en finir et prit la parole.
- Mon cher, j’ai beaucoup parlé et le jour va bientôt se montrer. Le temps de boire le thé et il vous faudra partir. Vous avez le temps pour une dernière question.
Une dernière question ? Fadi en avait des milliers qui se pressaient à la barrière de ses lèvres. Un milliard de questions pour se familiariser avec la complexité de l’univers et un passé qui se révélaient par bribes. Un milliard de questions pour un milliard de connaissances. Une seule ?
- Qui suis-je ?
Le regard de Jean se teinta de compassion et sa voix se fit très douce.
- C’était la question qu’il fallait poser. C’est la synthèse de toutes celles qui vous taraudent.
Se levant péniblement, il alla à sa bibliothèque. Il lui tendit un livre plus épais que les précédents. Ceci vous donnera au moins des faits et une base. De solides jalons pour vous repérer et avoir une meilleure vue. Gardez-le précieusement, il n’en reste plus beaucoup. Sur la couverture apparaissait un Hexagone. Au-dessus, une mention simple et explicite : Histoire de France.
- Vous verrez qu’il n’y a là ni interprétation ni commentaire. La vérité brute et nue. Soyez extrêmement prudent. Vous transgressez le pire des interdits, nous dépassons le champ de la littérature et de la curiosité malsaine. Vos maîtres vous pardonneraient un égarement, ils n’excuseront pas un acte délibéré contre eux. Vous allez pénétrer tout ce qu’ils ont voulu vous cacher. Le fragment de mémoire dans l’immensité du vide. Bon courage, Fadi.
Alors qu’il ré-enjambait le soupirail, Fadi se retourna.
- Vous avez vu l’exécution ?
- Non, comme je vous l’ai dit, je sors peu. Mais j’ai entendu les clameurs d’ici.
Fadi lui raconta ce qu’il avait vu et surtout ce que le prisonnier avait hurlé à son frère. Voyant Jean hausser un sourcil, il entreprit de décrire précisément l’individu. Il vit avec horreur les yeux du vieillard se troubler.
- Je vous remercie de m’avoir dit cela. Veuillez me laisser maintenant.
Le jeune homme voulut insister mais le ton était sans appel. Ramassant son livre, il partit. Au moment où il s’élançait au dehors, il entendit un sanglot. Jean pleurait. Laissant dans cette cave Jean, ses doutes et ses questions sans réponse, Fadi disparut dans la nuit.
Chapitre IV
Il fallut que le muezzin insiste lourdement pour que son appel du matin réveille Fadi ce jour-là. Entre l’exécution, les nuits blanches et le rendez-vous chez Jean, le jeune homme commençait à accuser le coup. La tête enfouie dans son oreiller, il tentait de chasser de ses pensées ce cauchemar qui le pourchassait. Cette course insensée dans le désert à la poursuite de ce convoi… Chaque fois, cela terminait de la même manière : paysage désertique et cavalier pourrissant sur place à peine rattrapé.
Se levant avec peine, il descendit à la cuisine. Il allait dévorer une galette au sésame lorsqu’il se rappela que c’était ramadan aujourd’hui. Sa mère était sortie visiter sa bru et son père était certainement à la conférence organisée à la mosquée.
Attrapant sacoche et bonnet, il partit travailler. Il aimait, lorsqu’il en avait le loisir, flâner dans la rue avant d’aller à l’école. Cela empiétait sur son sommeil mais lui donnait l’illusoire impression qu’il raccourcissait le temps qu’il passerait en cet endroit dont la façade à elle seule le déprimait.
Il s’amusa à passer devant le soupirail de Jean en étant certain que ce dernier l’avait vu. Cette pensée lui fit du bien. Depuis qu’il voyait le vieil homme, il lui était à la fois plus difficile de prendre au sérieux ses supérieurs et leurs prêches qu’il commençait à trouver totalement déconnectés du réel, mais dans un même temps, il sentait que cela développait davantage son esprit critique et aiguisait ses pensées. Il tentait d’élaborer un raisonnement à opposer à cette pensée unique. Il arrivait à juger ce qu’il entendait et ce qu’il lisait. S’il avait toujours ressenti certaines aberrations ou quelque injustice, il n’avait jamais eu les armes pour s’en rendre compte.
Il passa le portail imposant de l’entrée. Depuis quelques semaines, il essayait de retrouver devant chaque bâtiment son sens originel. Tel un archéologue novice, il guettait les indices, repérait les anciennes inscriptions mal rabotées à coups de burin. Tentait de déchiffrer ce qui existait avant « tout cela », comme disait Jean. Il avait eu le temps de commencer le livre et il était plongé dans la Gaule et ses histoires barbares. Il avait retenu le nom ancien de Paris, Lutèce… L’idée que cette masse de béton ait pu, des milliers d’années auparavant, n’être qu’un bourg planté sur l’île l’intriguait. Fadi avait toujours considéré cette ville comme un cadre triste au décor fade. Maintenant, il la contemplait avec un respect tout neuf. Les intellectuels de cette ville faisaient une grave erreur, songeait-il. Leur mépris pour le lieu et le peu d’intérêt pour les vénérables murs qui les abritaient étaient un gâchis formidable. À peine effleurée, l’histoire des hommes livrait déjà ses promesses. Il lui restait près de deux mille ans à découvrir. Pour lui, et uniquement lui. Parce qu’il avait eu la folie de sortir de nuit en bravant un interdit, et parce qu’il a eu la bravoure d’en transgresser un de plus, il éprouvait la sensation grisante d’une liberté neuve et bienvenue.
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